CHAPITRE XX

Pour quitter la maison de Judith Butler, Poirot emprunta le chemin familier de Miranda. En approchant de la haie, il remarqua dans les buissons une ouverture toute fraîche ne correspondant pas à la taille de la fillette. Il remonta le sentier de l’ancienne carrière, admirant une fois de plus le tableau qu’il avait sous les yeux.

Poirot se concentra un moment sur le genre de testament qu’écrivent les femmes riches et le genre de mensonges dont elles usent lorsqu’elles doivent faire allusion à leurs intentions testamentaires. Il se demanda ensuite quels endroits elles choisissaient pour cacher l’expression écrite de leur dernière volonté et il essaya de se mettre à la place d’un faussaire. Il n’était pas douteux que le codicille présenté comme pièce authentique avait été forgé. Impossible de soupçonner la droiture de Mr. Ferguson. Homme de loi prudent, il n’aurait jamais conseillé à un de ses clients d’intenter un procès à moins qu’il n’ait eu des raisons légitimes et bien fondées pour agir de la sorte.

Poirot suivit un coude du sentier et fut, une fois de plus, ramené à la réalité par les douleurs que lui infligeaient ses souliers vernis. Devrait-il abandonner son projet de poursuivre jusque chez lui son ami Spencer en empruntant ce raccourci ? La route aurait été plus confortable que ce sentier. Brusquement, il se figea sur place.

Devant lui, deux silhouettes venaient d’apparaître. Assis sur un rocher bas, un carnet de croquis sur les genoux, Michael Garfield dessinait. Miranda s’éloignait. L’artiste leva la tête.

— Ah ! señor Moustachios ! Je vous souhaite un très bon après-midi.

— Puis-je jeter un coup d’œil sur votre travail, ou trouverez-vous ma présence gênante ? Je ne voudrais pas vous importuner.

— Vous pouvez regarder, cela ne me gêne en aucune façon.

Poirot se plaça derrière l’épaule de Garfield et hocha la tête en geste d’approbation. Sur le papier, un dessin délicat et tracé avec tant de finesse qu’il ressortait à peine, représentait Miranda.

— Exquis ! souffla le détective.

— C’est aussi mon opinion.

— Pourquoi ?

— Pourquoi je fais le portrait de Miranda ? Vous pensez qu’il me faut un motif ?

— Sans doute.

— Vous avez raison. Si je dois quitter cet endroit, il y a une ou deux choses dont j’aimerais emporter le souvenir ; Miranda est l’une d’elles.

— Craignez-vous de l’oublier aisément ?

— Trop aisément. Je suis ainsi, mais je sais qu’oublier, ne plus pouvoir se rappeler un mouvement d’épaule, un visage, une fleur ou la ligne d’un paysage peut causer une peine immense… presque insupportable. Vous enregistrez… et bientôt tout s’effrite.

— À l’exception, cependant, du jardin.

— Vous croyez ? Tout ce décor disparaîtra si personne n’est là pour y veiller. La nature reprend vite le dessus. Pour conserver le jardin tel qu’il est, il faut beaucoup d’amour, d’attention et de soins professionnels. Si un conseil municipal le prend en main, – ce qui arrivera tôt ou tard – il deviendra ce que l’on appelle un jardin public. On y placera des plantes exotiques, des bancs et des corbeilles à papier.

— Monsieur Poirot ! La voix de Miranda leur parvint assourdie.

Le détective avança de quelques pas pour être entendu.

— Vous vous promeniez dans votre jardin favori ?

— Oui, et non. Je cherche le puits.

— Il y a un puits, par ici ?

— Il existait autrefois et l’on venait y faire des vœux.

— J’ignorais que l’on gardât un puits près d’une carrière.

— Il y a toujours eu des bois autour de la carrière et le puits s’y trouvait déjà avant que les travaux ne commencent. Michael sait où est son emplacement. Il refuse de m’y mener.

L’artiste intervint.

— Ce sera bien plus amusant pour vous si vous continuez à le chercher toute seule. Surtout si vous n’êtes pas certaine qu’il existe vraiment.

— La vieille Mrs. Goodbody m’en a parlé. Elle doit être au courant, elle, puisqu’elle est sorcière !

— Vous connaissez notre sorcière locale, monsieur Poirot ? Même si elle ne jouit pas d’une grande réputation, les gosses se confient de bouche à oreille les capacités qu’ils lui attribuent.

Têtue, Miranda reprit :

— Le puits a un pouvoir surnaturel. On avait l’habitude de venir y formuler des vœux en tournant trois fois autour et à reculons. Il ne peut pas être loin. Mrs. Goodbody m’a appris qu’on l’avait condamné il y a longtemps parce qu’une fillette était tombée dedans.

— Une légende locale, ironisa le paysagiste, mais je sais qu’il existe un puits à vœux à côte de Little Belling.

— Je vous avertirai lorsque j’aurai trouvé le mien !

— On ne doit pas prendre trop au sérieux ce que raconte une sorcière, Miranda. Si elle dit qu’un enfant est tombé dans un puits, il doit probablement s’agir d’un chat.

— Ding, dong, dell, pussy’s in the well fredonna la fillette en se levant. Il faut que je parte à présent. Mummy m’attend.

Elle adressa un gentil sourire aux deux hommes, contourna le ruisseau et disparut au tournant d’un sentier.

— Ding, dong, dell murmura Poirot. On croit à tout ce que l’on veut dire, Michael. Gardfield. Avait-elle raison ou pas ?

L’artiste observa pensivement le détective avant d’ajouter :

— Elle a parfaitement raison. Un puits existe dans ces bois, condamné depuis longtemps, peut-être parce qu’il était en effet dangereux. Mais qu’il ait été un puits à vœux est sûrement une invention de la mère Goodbody.

— En avez-vous parlé à Miranda ?

— Je préfère la laisser rêver à son puits.

— Bon, eh bien ! je vais reprendre ma route.

— Vous allez chez votre ami policier ?

— C’est exact. Vous disiez tout à l’heure que vous dessiniez le portrait de Miranda pour vous souvenir de la fillette. Cela signifie-t-il que vous allez partir ?

— J’y songe, en effet.

— Cependant, il me semble que vous n’êtes pas mal ici.

— Évidemment, j’ai ma maison dont j’ai dressé moi-même les plans et j’ai mon travail… mais il me procure moins de satisfaction que par le passé.

— Pourquoi ?

— Parce que les gens désirent que je fasse pour eux des choses atroces. Il y a ceux qui veulent transformer leur jardin, ceux qui viennent d’acheter un terrain et me demandent de leur suggérer un décor s’harmonisant avec leur maison à peine achevée.

— N’allez-vous pas refaire le jardin de Mrs. Drake ?

— Elle m’en a prié et je lui ai soumis quelques idées qui semblent lui plaire. Néanmoins, je ne puis me décider à lui accorder ma confiance.

— Vous croyez qu’elle ne vous laisserait pas travailler à votre guise ?

— Je crains qu’elle ne cherche finalement à obtenir le résultat qu’elle escomptait, en dépit de ses promesses que seuls mes plans seraient respectés. Elle essaiera bientôt de m’intimider, de m’imposer ses volontés et nous nous querellerons. Il est donc préférable que je refuse de l’aider – elle et les autres d’ailleurs – et que je parte avant de m’attirer l’hostilité de ce village.

— Connaissez-vous la Grèce ?

— Oui et je serais heureux d’y retourner. Créer un jardin sur le flanc d’une colline grecque… quelques cyprès et des rochers incultes, presque rien d’autre.

— Un jardin où les dieux pourraient se promener…

— Vous êtes fin psychologue, monsieur.

— Je le souhaiterais. Il y a tant de choses que j’aimerais comprendre et que j’ignore. Dites-moi, vous qui êtes ici depuis assez longtemps, auriez-vous entendu parler d’un garçon appelé Lesley Ferrier ?

— Je me souviens très bien de lui. Il travaillait pour une firme de notaires à Medchester, n’est-ce pas ?

— Ne mourut-il pas de façon tragique ?

— En effet. Un soir, il fut poignardé, à la suite de complications sentimentales. Ferrier, qui était assez intime avec la femme d’un tenancier de pub, Sandra Griffin, se serait épris d’une jeune fille…

— Ce qui irrita l’épouse infidèle ?

— Naturellement. Remarquez que Lesley obtenait un succès fou auprès des femmes.

— Ses conquêtes étaient-elles toujours de nationalité anglaise ?

— Non, je ne le pense pas et pourvu qu’elles comprennent suffisamment la langue pour soutenir une conversation, les filles avaient une chance de lui plaire.

— Je ne doute pas que des étrangères viennent parfois s’installer dans la région.

— Les filles « au pair » font partie de la vie quotidienne.

— Lesley connaissait-il la jeune Olga ?

— Ma foi, je crois que oui, bien que Mrs. Llewellyn-Smythe n’en sût sans doute rien. Je ne sais ce qui attira Ferrier en Olga, car elle n’était pas jolie. Néanmoins… Il réfléchit avant de préciser… il y avait en elle une sorte d’intensité qui pouvait passer pour attrayante aux yeux d’un jeune Anglais. Lesley sortit plusieurs fois avec Olga.

— Ce que vous m’apprenez là est très intéressant.

Michael Garfield regarda le détective avec curiosité.

— Je ne comprends pas ?

— Je tente de remonter à une période antérieure à celle au cours de laquelle Lesley Ferrier et Olga Seminoff se rencontraient en cachette de Mrs ; Llewellyn-Smythe.

— Vous savez, je n’irai pas jusqu’à affirmer que les choses avaient pris cette tournure. J’ai croisé le couple assez souvent, mais Olga ne m’a jamais pris pour confident. Quant à Ferrier je le connaissais à peine.

— Mais avant, bien avant tout cela… n’a-t-il pas eu quelques ennuis avec la police ?

— À ce qu’il paraît. J’ai entendu dire que Ferguson l’avait repris à sa sortie de prison. Un brave type, ce Ferguson.

— On m’a raconté qu’il a été condamné pour faux.

— C’est vrai. Il semblerait qu’il avait presque réussi son coup, mais que la firme où il travaillait tomba par hasard sur les pièces truquées.

— Et lorsqu’à la mort de Mrs. Llewellyn-Smythe, on examina le codicille qu’elle avait soi-disant laissé, il fut prouvé qu’elle n’avait jamais écrit le document en question.

— Essayez-vous d’associer les deux escroqueries ?

— Ce serait assez logique… Nous retrouvons, ensemble, l’homme qui falsifie les documents de son employeur, lié à la jeune fille qui présenta un faux codicille pour hériter de la fortune d’une vieille dame.

— Eh oui… C’est ainsi que vont les choses. Pourtant c’est Olga qui a été accusée. Remarquez que, personnellement, je n’ai jamais cru qu’Olga ait réussi à reproduire exactement le coup de plume de notre patronne. Évidemment, si elle avait mis Lesley dans le coup, ils ont dû croire qu’à eux deux, ils feraient du bon travail et pourtant, avec son expérience, Lesley aurait dû douter de son talent de faussaire.

Fixant brusquement le détective d’un œil coléreux, il lança :

— Mais pourquoi venez-vous me parler de tout cela dans mon beau jardin ?

— Je voulais savoir.

— Il est préférable de ne pas savoir, ne jamais savoir. Mieux vaut laisser le passé dormir en paix.

— Vous voulez la beauté, à n’importe quel prix ? Moi, c’est la vérité que je veux.

Michael Garfield éclata de rire :

— Retournez auprès de vos amis policiers et laissez-moi goûter le calme de mon jardin, de mon paradis… Retire-toi, Satan !

 

La Fête du potiron
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